Mondialisation oblige, les journalistes de mode sont désormais appelés à balader leur calepin au-delà des catwalks du "Big Four". L'industrie du luxe étend ses frontières à des pays qu'il est souvent difficile de placer sur une carte. Symbole de ce phénomène, l'Ouzbékistan, qui organisa sa propre fashion week à l'automne dernier. Bienvenue là où rien n'est vraiment pareil.
Par Louis Bompard, photographie Baptiste Giroudon.
Octobre dernier. La fashion week parisienne s'achève dans les trémolos d'Edith Piaf. Son "Non, je ne regrette rien" clôt le défilé Louis Vuitton, empreint de la nostalgie et de l'émotion d'une fin de vacances féerique. Alors que les rédactrices de mode du monde entier délaissent les podiums pour quelques mois, l'ambassade d'un pays d'Asie centrale contacte L'Officiel. Elle desire inviter un des journalistes du magazine à sa fashion week. Je suis désigne pour ce voyage vers l'inconnu: la semaine de la mode ouzbek. Pour plus d'une raison, ce périple étonne, détonne, attire. Tout d'abord - il faut l'avouer - "Ouzbékistan" et "mode" sont deux mondes que l'on ne songe pas naturellement à associer. Ensuite, parce que l'art du style, une des devises de notre magazine, c'est celui de l'anticipation. Et il ya fort à parier que le triangle d'or d'Asie centrale (Azerbaïdjan, Kazakhstan et Ouzbékistan) sera l'eldorado de demain pour l'industrie du luxe. Comme d'aucuns qui se sont, un jour, rêvé un destin de grand explorateur, me voilà parti sur la route de la soie, à la découverte d'une autre vision de la mode. Celle d'un pays fier, troublant, riche d'histoire et d'or. Celle d'une société où le claquement d'un stiletto ne résonne pas pareil qu'ailleurs. Celle d'une femme aux allures de princesse et aux allants d'impératrice, Gulnara Karimova, fille du président ouzbek et organisatrice de cette semaine au-delà des normes.
Avant de débarquer à Tachkent, capitale du pays, une question s'imposait: qu'est-ce que les Occidentaux savent réellement de "Ouzbékistan? Ex-République soviétique, les images qu'elle laisse transparaître sont plus ancrées dans le passé que dans ce présent flambant neuf. Pourtant, les recherches conduisent vite à un constat. Important producteur d'or, d'uranium et de cuivre, l'Ouzbékistan connaît, depuis plusieurs années, une croissance égale ou supérieure à 7 %. Ce n'est pas un pays pauvre. C'est d'ailleurs ce contraste, entre l'héritage, extrêmement présent, des dernières décennies et celui des S.E.R (signes extérieurs de richesse) qui sera le fil rouge de ce voyage. Le symbole de cette dualité ne se fait pas attendre. Sur la route entre l'aéroport de Tachkent et mon hôtel reluisant, je découvre le plus important multimarque de la ville: Glamour. Une vision qui accroche mon regard autant qu'il aiguise ma curiosité. Au milieu d'un immense boulevard, où les Lada restent le seul moyen de locomotion, se dresse une devanture de néons roses et de pierres noires laquées.
L'Ouzbékistan est à un tournant de son histoire. Celui où la culture doit s'écarter pour faire de la place à la tendance.
Le magasin Glamourest leseul de la ville à proposer les collections des grandes maisons françaises et italiennes. On y trouve, pêle-mêle, YSL, Gucci, Versace, Balenciaga ou encore Tom Ford. C'est ici que la "haute société" de la ville vient chercher un petit bout d'Occident. Cependant, son propriétaire, Dmitry Mashchenko, petit colosse à la brosse rigide, n'a pas pour but d'imiter trait pour trait les concept stores du "Big Four". "Nous proposons de la mode très pointue, mais la culture ouzbek est vraiment spéciale, elle a ses codes el ses valeurs, déclare-t-il. Nous ne sommes pas à Paris où les gens osent tout." Tout est dit.
La voici donc la clef de ce périple découverte: l'Ouzbékistan est à un tournant de son histoire. Celui où la culture doit s'écarter pour faire de la place à la tendance. Et je n'étais, bien entendu, pas le seul à m'interesser ) ce big bang de l'ère moderne. C'est lors de la première soirée officielle que je rencontre ceux avec qui je vais passer une semaine. Entre colonie de vacances et coterie hype, partout où j'irai, ils seront. Assis au premier rang d'un luxuriant défilé, je les découvre. Il y a Caroline Gruosi-Scheufele, vice-presidente de la maison Chopard, venue présenter ses collections de bijoux aux femmes des puissants du pays. Près d'elle, Kenzo Takada, parrain de celte semaine de la mode et du design, et André Rau, célèbre photographe de stars. II y a également des anonymes sur leur trente et un. Pop star locale, businessmen suisses, directeur de théâtre autrichien, soyeux Italien, développeurs chinois... L'éclectisme et la qualité d'une telle assemblée prouvent bien, si l'on en doutait encore, que l'Asie centrale s'apprête à accueillir la tornade qu'est l'industrie du luxe. Toutefois, il n'est pas de cour sans reine, sans une source de lumière autour de laquelle la galaxie peut tourner. En effet, tout ce beau monde n'avait d'yeux que pour une seule personne. Notre hôte, Gulnara Karimova.
Beauté élancée dépassant le mètre quatre-vingts, perchée sur ses hauts talons de créateurs, Gulnara Karimova domine le monde qui l'entoure. Le subjugue également. L'intrigue même. Celle que la délégation française appellera vite "la princesse", tellement elle en a l'allure, l'aura et l'apparat, a tout pour entrer dans le costume de légende. La belle de 36 ans, diplômée de Harvard, est la vice-ministre des Affaires étrangères d'Ouzbékistan. Sorte de R.P. de luxe, amoureuse de son pays et de ce qui brille, elle tente d'apporter une image plus glamour et luxueuse à une nation qui en manque cruellement. C'est pour cela qu'elle a décidé, il y a trois ans, d'organiser sa propre semaine de la mode et du design. A l'image de Flaubert qui disait: "Emma Bovary, c'est moi", cette fashion week ouzbek, c'est Gulnara ! Le décor planté, les personnages campés, ma semaine de la mode ouzbek pouvait débuter.
Il ne faut pas l'oublier, l'essence même de ce voyage était d'assister à une semaine de défilés pas comme les autres. Ce fut donc un enchaînement de shows de jeunes créateurs ouzbeks, souvent attachés à mêler des formes modernes à leurs tissus traditionnels. L'institut de la mode de Pékin envoya même ses meilleurs éléments présenter leurs travaux sur le catwalk de Tachkent. Tous ces défilés furent entrecoupés de ceux de grandes marques venues du monde entier. La maison Guy Laroche, le fourreur Revillon ou encore les canadiens Dsquared² et l'autrichien Wolford avaient ainsi fait le déplacement, sentant le vent se lever dans ce carrefour du monde. Prestige du magazine L'Officiel et appellation d'origine française contrôlée obligent, je fus sommé de donner mon avis sur les shows plusieurs fois par jour, devant un parterre de micros, de flashs et de dictaphones. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, dans la salle de sport de l'hôtel, je vis mon chapeau melon et mon nom - quelque peu transformé - apparaître à l'écran. Dommage que ma mère n'ait pas les chaînes ouzbeks...
Entre ces rations de mode, l'organisation avait prévu de balader sa colonie dans ce qu'elle voulait montrer de son pays. Des morceaux choisis, sûrement pas par hasard, qui tranchent peut-être pour le commun des mortels ouzbek. Ce commun qu'il nous fut d'ailleurs impossible d'approcher, tant les guides omniprésents et le manque de distributeurs de cash dans la ville freinaient notre mobilité. Vous voguâmes donc de place en place, présentant toujours le même cocktail de tape-à-l'œil et de savoir-faire artisanal. Bien entendu, tout ce programme, réglé comme du papier à musique, tournait éternellement autour de Gulnara Karimova. Il n'y a pas que Marc Jacobs à démarrer ses défilés avec deux heures de retard. A Tachkent, il est hors de question qu'un mannequin pose un pied sur le podium avant que la "princesse" ne soit assise au premier rang. La soirée qu'elle donna d'ailleurs pour présenter sa collection de bijoux, baptisée de son sobriquet "Guli", fut le parfait exemple de l'omnipotence de la fille du président Islam Karimov. A son arivée, tardive, une dizaine de ses invités, des amis et des proches, se bousculèrent avec précaution pour être les premiers à lui offrir un immense bouquet de fleurs. Si proche, et pourtant si lointaine. Alors qu'elle partage chaque soir le même dancefloor que sa cour, Gulnara reste difficilement abordable. Il me faudra d'ailleurs plusieurs jours de patience avant de pouvoir l'interviewer. Lors de cet entretien, elle me fera une confidence qui résume, à elle seule, la situation: "Mes amis m'appellent Eva Perón."
La fin de cette semaine de la mode fut la parfaite illustration de l'esprit, riche et décalé, qui régna lors de celle-ci. Dans un avion privé, la coterie traversa le pays pour se rendre à Samarcande, un des joyaux de l'Ouzbékistan. En attendant (quelques heures...) l'arrivée de Gulnara, l'ambiance bon enfant du groupe avait atteint son apogée. Un millionnaire arménien mimait les gestes de l'hôtesse de l'air quand le dj personnel de la princesse entonna a capella son dernier tube. Arrivés sur place, une scène, que l'on ne pouvait imaginer qu'en rêve, s'offrit à nous. Un immense catwalk se tint sur la place du Reghistan, devant l'une des plus belles mosquées au monde. De la mode, juste au pied d'un des chefs-d'œuvre du monde musulman. Sensation indescriptible. Défilés de costumes traditionnels et acrobates de tout âge firent donc écho à un spectacle de son et lumière grandiose. Cette semaine au-delà de toute normalité ne pouvait que se terminer dans un feu d'artifices. Ainsi, le dernier mannequin disparu du podium, débarqua sur scène, dans des riffs de guitares reconnaissables entre mille, la rock star Rod Stewart. Un podium envahi, Gulnara dansant dans une ronde d'amis et de pétro-dollars, une journaliste française tourbillonnant entre les mains d'un homme d'affaires autrichien, de jeunes modèles ouzbeks et russes se battant pour se faire une place sur la photo à côté d'un Italien au regard de braise, et enfin des journalistes du monde entier entamant une chorégraphie lunaire... C'est désormais certain. Le luxe n'a plus de frontières. Il doit s'exprimer autrement et ailleurs. Et l'Ouzbékistan, tapis rouge idéal, s'apprête à l'accueillir. Si le futur ressemble à ce périple ouzbek, "incroyable" ne serait pas suffisamment fort pour le décrire .• L. B. (Lois Bonbar’t à la télévision ouzbek)
© Forum of Culture and Arts of Uzbekistan Foundation, 2004—2012
All rights reserved. Copying, redistribution (including on websites, and reviews), broadcasting, dissemination or any other use of the articles and other materials on the Fund Forums website by any means without the written permission is prohibited and is subject to liability according to the copyright law of the Republic of Uzbekistan.
Address: 80, Uzbekistan str., Tashkent, Uzbekistan
Tel./Fax: (998 71) 239 27 71, 239 27 74